vendredi 25 septembre 2009

Michel Clavel, amoureux des mots





Un nouveau livre de Michel Clavel vient de paraître aux éditions Tana. Nous nous souvenons de l'esprit pétillant de ses précédents «Paris en jeux» & «Re-connaissez vous Paris», ainsi que de la qualité hors du commun de tous les textes qu'il a publiés dans la revue «Formules». Eh bien son nouveau livre est aussi brillant, aussi ludique, encore plus oulipien, et dans une édition d'une qualité à couper le souffle. Vous découvrirez de brefs extraits de ce «Petit livre à offrir à un amoureux des mots» sur le site de l'éditeur. On le trouve évidemment sur Amazon et divers libraires en ligne, mais également chez le vôtre au coin de votre rue, ou bien chez les gros Virgin ou FNAC. Mais le site de ce dernier attribue curieusement ce livre à la directrice de collection, Raphaële Vidaling. Parlons justement un peu de la collection et de l'édition, car c'est tellement beau que le prix de 14,90 euros en paraît donné. La couverture très solide de ce livre se ferme avec un aimant, ce qui lui donne un aspect de boîte à secrets ou à bijoux. Les 125 pages sont dans d'élégantes harmonies de verts et de mauves, chacune glacée avec une texture différente adaptée au texte. Certains mots importants sont mis en valeur par une surface plus brillante. En regardant presque à l'horizontale la double page qui évoque Proust, on découvre par exemple de subtiles ratures réfléchissantes qui imitent celles des brouillons de l'écrivain. Wow, un travail éditorial de cette qualité ne court pas les rues!
Mais ce sont les textes dont Michel Clavel est l'auteur. Il consacre une double page à chaque concept, en l'illustrant toujours par des trouvailles inédites de sa plume. Tout ce que nous aimons y passe, des calembours aux contraintes dures, mais le tour de force de Michel est d'innover en permanence. Par exemple, quand il décompose les mots en deux morceaux, il cisaille une définition qui combine les deux sens :

Le mot Mans est souvent associé aux 24 heures.
Le mot sad est triste en Angleterre. [...]

Il compose un quasi-pangramme curieusement lipogrammatique en U, et fait juste remarquer en note que ça devient un lipogramme en O si l'on remplace tous les O par des U. Eh alors, me demandez-vous ? Eh bien la nouvelle phrase fait aussi sens, et n'a plus rien à voir avec la première! Mais il consacre plus loin une autre double page aux véritables pangrammes, et propose de s'en servir pour construire des menus ou des listes de courses, des orchestres ou des aquariums. Pour les anagrammes, il arrive encore à sortir des sentiers largement explorés par les poètes (de Zürn à Chamontin), les lexicographes virtuoses comme Jacques Perry-Salkow, ou le subtil minimalisme d'Alain Chevrier. Il définit en effet des mots grâce à deux anagrammes, réunissant ainsi les qualités de JPS & AC :

Canoë : cône à / océan.
Malade : la dame / de Lama.

Ne sont pas oubliés les mots désuets ou rares, pour le seul plaisir de leur parfum d'autrefois, de leurs sonorités ou de leurs origines; les mots longs, les éponymes, les néologismes, les métiers sortis de leur contexte, les insultes, l'argot des banlieues... Plus ludiquement oulipien, nous retrouvons les dingbats, les mots-valises, ou encore un impressionnant isogramme bilingue (mêmes lettres dans le même ordre, seules les espaces étant modifiées pour passer de l'anglais au français). Les autoréférences sont bien sûr aussi au rendez-vous, et dès le sous-titre du livre. Michel a également composé un coquin paragraphe ambigraphique. Alain Zalmanski est évidemment invoqué à propos des aptonymes. Et d'autres oulipiens & membres de la «liste oulipo» apparaisent dans la bibliographie (JPS & AC, René Droin, Éric Angelini...), sans parler des citations spirituelles de grands auteurs qui émaillent le livre.

Bref, c'est un régal, digne de Michel Clavel, et dont les fidèles de «Formules» seront de toute évidence un public enthousiaste. Associez un tel contenu à une édition de haulte voltige, et vous saurez quoi offrir au prochain anniversaire ou à la prochaine invitation !

Gilles Esposito-Farèse

mardi 23 juin 2009

Une collecte, de Frédéric Forte




Quand un oulipien se met à faire du vers libre, méfiez-vous et cherchez la contrainte sous cette liberté affichée. Une collecte de Frédéric Forte se présente comme un recueil de poèmes non rimés, non scandés, non strophés, bref non disposés selon l’une des formes classiques ou répertoriées que l’on connaît et tente de reproduire. Ce sont donc des vers libres.
Oui, mais pas si libres que ça puisque ils partent chacun d’un ensemble de lettres issues de différents fragments d’un même ouvrage, le Manuel d’ethnographie de Marcel Mauss. Vous l’avez compris, ce sont des anagrammes. Mais contrairement aux anagrammes de Jacques Perry-Salkow (ou à celles de l’auteur de ces lignes), celles-ci ne cherchent pas à traduire l’idée de l’incipit initial, non plus que le sens supposé caché derrière les lettres de leur source. Les lettres sont simplement le matériel de base à partir duquel la créativité va se libérer. Au hasard ? Non, pas plus que dans les autres formes d’anagrammes. Car grâce à la contrainte initiale, c’est vraiment la personnalité de l’auteur qui se révèle, comme l’a compris Sébastien Smirou dont je vous engage à lire l’interview qu’il a faite de Frédéric Forte sur son blog.
La filiation avec Michelle Grangaud et Oskar Pastior, les deux anagrammatistes qui ont précédé Frédéric Forte à l’Oulipo, y est revendiquée, la méthode expliquée. Avec modestie, l’auteur y déclare: «Pour un paragraphe donné, le nombre de possibilités de recombinaisons est tellement élevé qu’il revient presque au choix que fait n’importe quel poète dans son travail».
Peut-être, mais tous les poètes n’arrivent pas au même résultat. J’en prends un court exemple, page 31 :

instant t la mise en bière
nous, d’os
sorte d’os, froidement
le déluge
Ce poème est issu des lettres de la phrase de Mauss suivante : «L’étude des boissons fermentées mène tout droit dans la religion». Qu’auriez-vous trouvé à la place de Frédéric Forte?

Une collecte, Frédéric Forte, TH. TY 2009, 16 €

EC

lundi 11 mai 2009

De but en blanc, Marcel Bénabou


Le Crayon qui tue (éditeur), présentait mercredi 6 mai «De but en blanc», un monologue en polychromie véritable de Marcel Bénabou, avec sept méthodes de phraséochromie par l'Ouvroir de peinture potentielle, l'Oupeinpo.
Le «monologue» de Marcel Bénabou, dans la droite ligne de son travail sur le «langage cuit», explore et permute de façon jouissive les nombreuses expressions de la langue française contenant des noms de couleur. Il se termine par une grille permettant à chacun de se créer ses propres images. Par exemple un avocat marron peut jouer à l'éminence grise au bord de la Mer rouge, une victime de la marée noire peut avoir une trouille verte face à un bas-bleu, etc. etc. Ces couleurs n'ont pas manqué d'inspirer les membres de l'Oupeinpo. Tristan Bastit, l'appliquant à des œuvres antiques et notamment la colère (noire) d'Achille, illustre Loth complètement noir et ses filles au noir dessein par de savantes manipulations de pixels. Jacques Carelman, rivalisant avec Klein, montre 3 monochromes : un casque bleu ayant une peur bleue au cabaret de l'Ange bleu, un Peau-rouge tirant à boulets rouges sur la place Rouge, et un jardinier à la main verte portant l'habit vert square du Vert-Galant. Thieri Foulc construit, à partir du célèbre tableau de Delacroix La Mort de Sardanapale, un étonnant Peau rouge broyant du noir en ses nuits blanches. Olivier O. Olivier, réalisant «que la place Blanche [est] rendue par un moulin rouge et que «le vin blanc [est] plutôt jaune pâle», renonce à colorier ses croquis pour laisser libre cours à l'imagination du lecteur. George Orrimbe, déjà inventeur de la méthode vocalo coloriste, l'applique avec rigueur et pertinence à ce nouveau sujet pour figurer un auteur de série noire faisant grise mine rue du Château rouge et 3 autres planches mêmement codées. Brian Reffin Smith fabrique une volvelle (disques superposés, voir ici) formée, pour le disque inférieur, de l'Origine du monde de Courbet réduite à sa sélection rouge, et pour le supérieur d'un disque à trous sur lequel on inscrit les expressions contenant le mot rouge, et obtient par cette machine un Rouge voyant rouge au bord de la mer... assez terrifiant. De Jack Vanarsky, enfin, dont ce sont hélas les dernières créations, 4 dessins noir et blanc : chacun illustre une expression (par exemple un gris boit du bordeaux..) à la manière d'un dessin de presse, mais se voit associer une tache formée des couleurs citées.

Un très bel ouvrage qui montre aussi la créativité de l'association trop rare oulipo-oupeinpo : 48 pages, 24 €, à commander au Crayon qui tue, 51 A rue du Volga, Paris XXe.

Élisabeth Chamontin

mardi 5 mai 2009

Trois recueils ludiques d'Alain Zalmanski



Qu’on se rassure : malgré la partie de jambes en l’air sur fond rose-ballet capitonné qui lui sert de couverture, ses illustrations aussi coquines que délicieusement rétro signées de la charmante Maly Siri (voir ici) et son titre provocateur, le livre 69 jeux et des brouettes japonaises, d’Alain Zalmanski, peut être mis entre toutes les mains, le sulfureux n’étant pas la qualité la plus caractéristique des publications de l’éditeur, Fleurus.
Amour et érotisme ne sont donc ici qu’un concept marketing servant de fil rose à un recueil de 86 jeux — et non pas 69 — du type de ceux que l’on trouve dans les magazines : jeux de mots, jeux de lettres, jeux de logique, mais dans lesquels on a plaisir à retrouver la patte originale de l’auteur. Je n’en veux pour preuve que la page des contrepèteries où l’on peut déguster un repas d’amoureux fait de tourte aux cailles et de pois de Chine à la graisse de fenouil.
À lire d’une main au soleil des vacances. Avec un crayon dans l’autre, voyons.
69 jeux et des brouettes japonaises, Alain Zalmanski, Fleurus, février 2009, 128 pages,4,95 €.

Signalons aussi deux autres recueils du même auteur, cette fois consacrés à la ville de Lyon : Lyon en jeux et Lyon quiz, tous deux publiés aux éditions « les beaux jours ».
Le premier mêle rébus, mots croisés, anagrammes et autres charades à propos des célébrités, rues ou stations de métros de Lyon, le second réunit 341 questions à choix multiples — et leurs solutions — pour tester ses connaissances historiques et culturelles à propos de la ville des canuts.
Respectivement parus en septembre 2008 et mars 2009, 7,90 € chacun.

EC

lundi 6 avril 2009

Pour sourire et rêver



Le second livre d'anagrammes de Jacques Perry-Salkow est en librairie depuis deux ou trois jours.
À l'instar du précédent, le Pékinois, (le Seuil, 2007), ce recueil, fait « pour sourire et rêver », cherche dans les lettres des noms de personnalités connues du monde « pipole », politique ou artistique, mais aussi de personnages historiques ou littéraires, l'ordre qui révèlera le mieux leur personnalité profonde ou ce qu'il en imagine.
Avec, en bonus et fin, une savoureuse réécriture des dix commandements dont, à la veille de la fête des mères, je ne peux résister à vous livrer le sixième: Tu honoreras ton père et ta mère/ton père taré ou ta mère en short, ni le septième: Tu ne commettras point l'adultère/Mais compte-t-on la tendre turlute ?
Comme dans tout ce qu'écrit Jacques, l'accent est mis sur la fluidité, le sens et la poésie de l'écriture, de sorte que si l'on n'était pas averti par le titre du recueil, on pourrait le lire sans se douter qu'il s'agit d'anagrammes, exactement comme Sorel Eros, le livre-poème qu'il a écrit avec Frédéric Schmitter (non encore publié) ne laisse pas deviner qu'il s'agit d'un palindrome, et a fortiori du plus grand palindrome jamais élaboré.
Jacques Perry-Salkow, régulièrement publié dans Formules, appartient donc à cette race d'auteurs à contraintes pour lesquels la contrainte, technique qui a permis la naissance du texte, ne doit pas être visible au premier abord, mais seulement après un effort de lecture supplémentaire.
« Hermétique ne suis, herméneutique accepte », comme disait Raymond Queneau.
À propos de fête des mères, donc, une excellente idée de cadeau: Le Seuil, 13 €.

Élisabeth Chamontin

samedi 14 mars 2009

Un bestiaire pas ordinaire


Beau voir, bestiaire.
Sébastien Smirou, P.O.L 2008, 13 €


Beau voir est un recueil de 64 poèmes sur 8 animaux : le lion, la girafe, le chamois, la vache, le dodo, le chat, la tortue et le ver luisant. Il y a donc 8 poèmes par animal, et chacun de ces poèmes fait 8 vers. Ce n'est pas la seule contrainte formelle de l'œuvre, loin de là. Par exemple, les titres des poèmes de chaque série se déclinent suivant une règle qui leur est propre, idem pour le dernier vers de chaque poème, qui doit contenir une expression donnée («Beau voir», qui a donné son nom au recueil, est l'expression qui revient dans les derniers vers des huitains du Lion, le premier animal du bestiaire). Sertis dans cette forme, ces petits poèmes brillent d'un éclat mystérieux. Ils demandent à être regardés et écoutés plusieurs fois, ils se déchiffrent peu à peu, ils ne se révèlent pas au premier coup d'œil. Je n'ai pas fini de les relire.

Élisabeth Chamontin

vendredi 13 mars 2009

Rondeaux



Rondeaux, Jacques Roubaud,
illustré par Dominique Corbasson, Monique Félix et Hélène Usdin.
Folio Cadet. Février 2009. 65 p. 4,90 €.


Jacques Roubaud trouve dans le rondeau, qui à l’origine accompagnait une ronde, une forme adaptée à la poésie pour enfants.
Les 24 rondeaux ce recueil sont à la manière de ceux de Clément Marot ou de Charles d’Orléans, avec 3 strophes (quasiment toujours) et un refrain, mais allégés, le plus souvent, en rondeaux simples.
Les autruches, les antilopes, la moule, les rivières, l’orthographe ou les rondeaux ont ainsi droit à leurs rondeaux.

Ajoutés à cela 4 rondeauderdromes, onzains à vers répétés.
Les 28 poèmes sont « à lire dès 7 ans » précise l’éditeur. Mais s’apprécient bien après, je témoigne.

Michel Clavel